Portrait

« Mettre du carburant 
dans le moteur de la transition énergétique »

Directeur de l’association Solagro, basée à Toulouse, Christian Couturier est un des spécialistes français de la biomasse. Homme de terrain, il a participé ainsi à l’émergence du biogaz, grâce à une alliance entre « l’expertise militante » d’une association et la vision stratégique opiniâtre d’une collectivité : Lille. Un exemple éclairant.

PAR FRANCK TURLAN - JUILLET 2019
Christian Couturier ©Pôle territorial Albigeois Bastides

Au début, il y eut 7 bus. Sept bus de collectivité enfin délestés de leurs moteurs diesel polluants pour pouvoir rouler au biogaz. Christian Couturier s’en rappelle bien : en tant que chargé de projet de l’association Solagro, il était alors au cœur de cette minuscule révolution. C’était en 1993. Pour la première fois en France, une collectivité, Lille en l’occurence, avait le droit d’utiliser le méthane issu de sa station d’épuration pour déplacer ses administrés.
L’opération était le premier résultat d’un long « combat » en faveur du biogaz, qui va encore attendre 2008 pour trouver son couronnement : la possibilité d’injecter du biométhane dans le réseau de gaz naturel. « On a montré collectivement qu’on pouvait le faire : Lille a sollicité Solagro pour monter le dossier technique, et a réussi à faire bouger les gaziers. Finalement, une loi a été adoptée au niveau national, permettant la généralisation. L’association a eu ici un rôle d’éclaireur ; tandis que la collectivité a légitimé le projet et permis sa concrétisation, grâce à une vision stratégique et une action sur la durée. »

Des « pionniers » aux « novateurs »
Aujourd’hui, la flotte de « bus propres » de Lille est passée de 7 à 95. Il n’y a plus le frein technique et économique au stockage de biogaz ; c’est le réseau, l’outil de mutualisation. Et on compte environ 90 sites d’injection directe du biométhane sur le plan national. Une petite bulle de biogaz dans le grand réseau, mais un début prometteur quand même.
Christian Couturier, devenu directeur de Solagro, estime que nous sommes passés du temps des « pionniers » à ce que les sociologues appelleraient « les novateurs ». « Sur un projet comme Lille, nous étions hors norme, avec des gens exceptionnels comme Pierre Mauroy et Guy Hascoët. Aujourd’hui, nous restons minoritaires mais nous sommes beaucoup plus sollicités qu’avant ; notre public s’élargit », constate Christian Couturier. « Plans climat territoriaux » et « transitions énergétiques » sont devenus des sujets « normaux », alors qu’ils étaient absents des écrans radars aux débuts professionnels de cet ingénieur, fin des années 1980.

« Mettre en cohérence objectifs, moyens et calendrier »
« Mais il faut passer du discours aux actes », lance-t-il. « Mettre du photovoltaïque sur les toits de sa commune, c’est bien. Mais la vraie question, c’est la vitesse à laquelle nous menons cette transition. Avant, nous n’avions pas d’échéance. Maintenant, nous savons que nous sommes engagés dans une course contre la montre pour la biodiversité et le climat. Nous avons 20 ans devant nous, pas davantage », rappelle Christian Couturier. « Ça impose de faire une succession d’actes rapides ; tenir une allure, avec des objectifs. Et pour accélérer, il faut mettre du carburant dans le moteur de la transition énergétique. » Quel carburant choisir en premier ? « Les gens, répond sans hésiter le directeur de Solagro. Il faut des moyens humains pour accélérer, et ça suppose qu’on sorte d’une approche budgétaire… La transition énergétique ne devrait pas être considérée comme une dette, mais comme un investissement d’avenir, productif. »
Les collectivités ne peuvent pas directement changer les règles du jeu « comptables ». En revanche, Christian Couturier en est convaincu, elles peuvent chacune à leur échelle combler ce qu’il a identifié comme une lacune dans le débat public sur la transition énergétique : le manque de mise en perspective des objectifs, des moyens pour y parvenir et du calendrier… « La collectivité qui met en cohérence ces trois paramètres a gagné. Pour le moment, elles sont peu nombreuses. »

Président de négaWatt

Ingénieur hydraulicien devenu un de nos meilleurs experts en biomasse, Christian Couturier n’est pas homme à s’enfermer dans une spécialité. Avec Thierry Salomon, il a ainsi travaillé sur le séchage solaire et tous deux ont amené en France la question de la lutte contre la précarité énergétique, dès la fin des années 1980. Leur vision globale les a conduits à créer avec d’autres « experts militants » le collectif négaWatt, et son désormais célèbre « scénario » basé sur le triptyque « sobriété, efficacité, énergies renouvelables ». Christian Couturier en est le président.
https://www.negawatt.org/