Entretien

Marc Dufumier, l’agroécologie pour une souveraineté agricole

Ingénieur agronome, professeur honoraire à AgroParisTech où il a longtemps dirigé la chaire d’agriculture comparée et de développement agricole, Marc Dufumier a travaillé sur le terrain dans de nombreux pays du Sud confrontés à des crises alimentaires. Expert consultant auprès de la Banque mondiale et de l’Organisation mondiale pour l’alimentation et l’agriculture (FAO), il est convaincu que l’agroécologie scientifique, une agriculture écologiquement intensive, est la solution pour répondre aux besoins énergétiques et alimentaires fondamentaux du pays.

PAR CHRISTEL LECA - JUILLET 2022
Marc Dufumier, ingénieur agronome et professeur honoraire à AgroParisTech. ©Pascal Brocard

Qu’est-ce que l’agroécologie ?

C’est une autre façon de concevoir l’agriculture pour nourrir correctement et durablement l’humanité toute entière : une agriculture plus artisanale, plus diversifiée, et faisant un usage intensif de l’énergie solaire pour la photosynthèse, à savoir la fabrication de notre énergie et de nos protéines alimentaires.
Pour fabriquer ces ingrédients, nous pouvons par exemple nous appuyer sur des associations de cultures qui présentent un couvert végétal vert dense. Cela permet aux rayons du soleil d’être captés entièrement par les plantes, maximisant la photosynthèse, phénomène par lequel la plante fabrique les nutriments énergétiques répondant à nos besoins alimentaires (sucres, lipides, amidon, etc.). Mais cette photosynthèse suppose que les plantes puissent correctement transpirer et avoir accès à suffisamment d’eau dans les sols. Il nous faut donc favoriser son infiltration dans les sols et sa rétention dans l’humus. C’est là qu’interviennent des microbes qui parviennent à décomposer les résidus post-récoltes pour fabriquer cet humus. Et l’on peut aussi inclure des légumineuses dans les associations de cultures pour la fabrication des protéines et la fertilisation biologique des sols en azote, sans que l’on ait besoin d’avoir recours à des engrais azotés de synthèse, coûteux en énergies fossiles et très émetteurs d’un puissant gaz à effet de serre, le protoxyde d’azote. L’azote résiduel de ces légumineuses après récolte profite aussi aux cultures suivantes, évitant de nouveau l’usage d’engrais azotés de synthèse. Après une féverole, on peut cultiver une betterave, par exemple. Ce n’est pas simple à mener, techniquement, car beaucoup de savoir-faire ont disparu avec l’industrialisation de l’agriculture, et les lobbies agrochimiques sont puissants. Mais c’est de mon point de vue impératif.

Pourquoi est-ce impératif ?

Parce que la France est dans une grave situation de déficit commercial sur les protéines végétales, important du soja, souvent transgénique, en grande partie d’Amérique du Sud, avec la déforestation de la forêt amazonienne et les conséquences sociales et environnementales catastrophiques que nous connaissons. Et parce que nous surproduisons des céréales, les exportant vers des pays qui pourraient cultiver eux-mêmes les plantes nécessaires à leur survie. Il suffirait de consacrer 1,3 million d’hectares de terres céréalières à la culture de légumineuses, sur 27 millions de terres arables, pour retrouver notre souveraineté protéinique. C’est parfaitement faisable, sous la forme d’une transition agroécologique orchestrée sur cinq ans.

Qu’en est-il des cultures énergétiques dans ce contexte ?

Évidemment, cette énergie solaire abondante et directement utilisable pourrait être utilisée pour des cultures énergétiques. C’est un choix de société – politique – de définir quelles sont les urgences : retrouver notre souveraineté protéinique ou fabriquer de l’agrodiesel ? Est-il astucieux d’utiliser l’énergie solaire dont nous disposons sur notre territoire non pas pour nourrir les gens, mais pour donner à boire à des voitures ? De mon point de vue, basé à la fois sur une connaissance agronomique pointue et des calculs économiques, la réponse est évidente. Cette mutation agricole que j’appelle de mes vœux diminuerait notre dépendance aux importations d’énergies fossiles (le gaz naturel russe pour la fabrication des engrais de synthèse) et de protéines (soja, notamment), tout en offrant de bons rendements agricoles et du travail à plus d’agriculteurs : en situation de pénurie d’emplois, ce n’est pas complètement idiot. Et s’il reste des céréales pour fabriquer des agrocarburants une fois nos besoins alimentaires totalement comblés, pourquoi pas ?

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