Entretien

Promouvoir et développer les installations photovoltaïques dans les villages

Président de CéléWatt, Bertrand Delpeuch fédère les compétences locales pour lancer des projets en zones rurales.

PAR ARNAUD WYART - NOVEMBRE 2019
Bertrand Delpeuch ©CéléWatt

Ingénieur agronome de formation, Bertrand Delpeuch a travaillé une douzaine d’années dans le secteur associatif avant de rentrer à la Commission européenne où il a notamment œuvré à l’intégration de l’environnement dans la Politique agricole commune et pris en charge le programme Natura 2000. Jeune retraité, il décide de s’installer dans le Lot, il y a six ans. Immédiatement lui vient l’idée d’installer des panneaux solaires sur des toits individuels. Problème : il existe beaucoup de monuments historiques dans les petits villages et la zone de covisibilité interdit toute installation en toiture. C’est le point de départ de l’aventure CéléWatt et de ses parcs solaires citoyens.

Les atouts d’une démarche citoyenne

Pour réussir son pari, CéléWatt devait se limiter à une puissance de 250 kW (au-delà, il est nécessaire de demander un permis de construire et de lancer des appels d’offres), mais cette contrainte s’est finalement révélée parfaitement adaptée, d’autant qu’elle permet de lever un certain nombre d’obstacles. « Une simple déclaration de travaux suffit. Cela nous permet également de nous passer d’un développeur et d’éviter ainsi les dépenses liées aux études. Ce type de grappe, facilement reproductible, correspond bien à des villages de 200-300 personnes. » Originalité : pour limiter davantage les coûts, aucune plateforme de crowdfunding, ni même de prêt bancaire. Bertrand Delpeuch mise sur l’investissement citoyen et l’indépendance locale. « 98 % des sociétaires sont des personnes physiques. En outre, nous faisons uniquement appel à des entreprises proches, y compris pour la maintenance. Pour le montage, nous avons demandé que les salariés soient tous en CDI. » Un succès chez les habitants, mais également un succès en termes de timing. « Le premier parc, situé à Brengues [dans le Lot, ndlr], a été inauguré en juin 2018 après un an de préparation, quand un projet classique en nécessite cinq ou six ». Un avantage indéniable.

Les incohérences administratives ont la dent dure

Selon Bertrand Delpeuch, le véritable obstacle à ce genre d’initiative réside dans le prix de vente de l’électricité produite. Pour le premier parc CéléWatt (un deuxième est déjà dans les tuyaux), celui-ci s’établit à 10 c€/kWh, soit le double du prix du marché. Une situation paradoxale. « En France, si le photovoltaïque est installé en toiture, le prix est garanti par l’État (12 c€ actuellement). Au sol, cela induit des appels d’offres de la CRE [Commission de régulation de l’énergie] pour un complément de prix, mais la première tranche commence à 1 MW. Malgré tous les discours sur les zones rurales, il n’y a aucune disposition pour les puissances inférieures. » Heureusement, Enercoop accorde un tarif de soutien pour le développement de petites installations dont celles de CéléWatt, mais ce système n’est pas viable à long terme. L’autre difficulté constatée par Bertrand Delpeuch, c’est la divergence d’interprétation entre ministères sur les compétences des collectivités. « La loi de transition énergétique invite celles-ci à s’investir, mais la loi NOTRE [nouvelle organisation territoriale de la République] interdit les chevauchements de compétences. La communauté de communes avait par exemple investi 1000 euros dans le projet. Résultat : la sous-préfecture a bloqué la délibération de la ville de Brengues qui souhaitait, elle, investir 500 euros. Nous en arrivons à des situations ridicules. » Pour faciliter le développement de projets, Bertrand Delpeuch évoque cette fameuse limite des 250 kW. « Aujourd’hui, les panneaux standards affichent une puissance de 320-330 kW. On pourrait facilement monter la limite à 350 kW sans impact sur l’environnement. Cela permettrait de baisser un peu le prix de revient des installations. »

Rencontres en face-à-face et coopération

Pour promouvoir leur premier parc, Bertrand Delpeuch et ses associés n’ont pas attendu la réaction des élus et ils ont dû utiliser leurs propres compétences. À ce titre, le face-à-face constitue un outil particulièrement efficace en zone rurale, pour fédérer, mais aussi pour répondre aux idées reçues. Une véritable source de lien social quand la densité de la population n’excède pas les 30 habitants au km2. « Nous avions le soutien des trois maires des communes sur lesquelles nous sommes basés, mais au niveau supérieur, c’était un peu le silence. Nous avons donc décidé d’aller parler directement à nos voisins, dans les villages, pour les convaincre et cela fonctionne. De toute façon, Facebook n’est pas forcément sociologiquement l’outil le plus adapté dans nos zones de campagne. » Parmi les autres outils indispensables, Bertrand Delpeuch rappelle le rôle essentiel de l’initiative « un euro citoyen investi = un euro investi par la Région » (dans la limite de 500 euros par personne et 100 000 pour la Région) mise en place par la Région Occitanie et dont CéléWatt a été lauréat. Un type de dispositif coopératif tout simplement vital pour le lancement d’un premier projet. « C’est l’échelon local qui nous a fait confiance. Nous avons de bons contacts avec les autres, mais la Région nous a mis le pied à l’étrier. Au-delà de l’aspect financier, ce programme a d’abord eu un effet d’incitation très fort chez les citoyens et il nous a apporté de la crédibilité. »

Exemple en chiffres

Un parc solaire citoyen de 250 kW occupe un espace restreint (moins d’un hectare) et requiert un investissement raisonnable pour un projet collectif (environ 300 000 euros).

CéléWatt

Créée en 2016, l’association CéléWatt a changé de statut en 2017. Il s’agit désormais d’une société coopérative d’intérêt collectif, toujours animée par une équipe de bénévoles.