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Un signal-prix pour accélérer l’adaptation des entreprises
Amélie Lummaux, experte développement durable, a rédigé une note sur « Les entreprises et l’adaptation au changement climatique », publiée en octobre 2025 sur le site du think tank Terra Nova. Avec le soutien d’un groupe de travail, elle analyse les leviers qui encourageraient le passage à l’action des entreprises.

Qu’est-ce qui a motivé la rédaction de votre note sur l’adaptation au changement climatique des entreprises ?
Amélie Lummaux : Dans les politiques publiques, la tendance est de faire de la planification, de fixer des objectifs, mais d’oublier la réalité des prises de décision d’un acteur individuel tel qu’une entreprise. Or, la rationalité macroéconomique ne suffit pas. Il faut se mettre à la place des personnes qui doivent investir pour prendre des décisions. Pour accélérer en matière de transition énergétique et d’adaptation des entreprises, il faut démontrer que cela représente aussi un intérêt pour elles.
Pourquoi les entreprises semblent attentistes en matière d’adaptation ?
A. L. : Plutôt qu’attentistes, je dirais qu’elles sont démunies. Elles font face à plusieurs difficultés : comprendre quelles seront les conséquences du changement climatique pour elles. Et savoir quelle est leur capacité d’action. Leur périmètre de compétences ne leur permet pas d’avoir la maîtrise de tous les risques. Si elles ont des bâtiments situés dans une zone inondable et qu’aucun travail n’est réalisé au niveau du bassin de la rivière et des voiries d’accès, elles devront quand même interrompre leur activité en cas d’inondation.
Quelles mesures pourraient inciter les entreprises à s’adapter au changement climatique ?
A. L. : Nous avons analysé trois leviers principaux. Le premier consiste à réaliser des cartographies hiérarchisées des impacts. Souvent les cartes sont proposées par impact (sécheresse, vent violent, tempête, etc.) mais sans hiérarchie. L’entreprise ne sait donc pas quelles actions choisir en priorité.
Deuxième levier, une coordination des acteurs à l’échelle d’un territoire, par exemple à travers des contrats territoriaux d’adaptation intégrant entreprises et collectivités dans un cadre de coopération public-privé. Ou bien une coordination projet par projet (route, pont, etc.) autour des acteurs directement concernés. Les entreprises sont en demande d’une telle coordination, qui doit être organisée par un acteur public de préférence.
Troisième levier, faire en sorte qu’elles intègrent les coûts évités dans leur modèle d’affaires. Plusieurs outils peuvent contribuer à faire apparaître ces coûts en cas de non-action, sur le principe du signal-prix :
– Assurance : augmenter les primes d’assurance tant que les solutions ne sont pas mises en œuvre, puis les baisser quand elles le sont.
– Financement bancaire : instaurer des taux d’intérêt élevés s’il faut financer un entrepôt en zone inondable, mais les réduire si la zone est sécurisée par une digue, par exemple.
– Paiements pour services environnementaux : cette logique est différente mais également locale. Elle suppose que chaque acteur qui bénéficie d’un projet apportant un service à l’environnement contribue à son financement. Des entreprises peuvent ainsi cofinancer des investissements qui visent à renforcer la ressource en eau afin de faire face au stress hydrique sur le territoire, car c’est aussi un moyen pour elles de sécuriser leur activité future.
Dans votre rapport, vous citez les actions d’adaptation « sans regret », de quoi s’agit-il ?
A. L. : Ce sont des actions qui ne risquent pas de déboucher sur de la « maladaptation ». On sait qu’on n’aura pas à les détricoter, parce qu’elles sont compatibles avec la poursuite de l’activité et incontournables quelles que soient les voies d’adaptation finalement retenues. Par exemple, prendre en compte l’évolution du climat dans les constructions neuves, en travaillant sur les normes de construction, la sobriété en eau, etc. Il s’agit de limiter les coûts futurs d’adaptation. I4CE (Institut de l’économie pour le climat) estime qu’engager 2,3 milliards d’euros par an dans les budgets publics en France permettrait de déployer des mesures « sans regret » dès maintenant (étude de 2022 à retrouver ici).
Quelles sont les actions au service du double objectif de l’adaptation et de l’atténuation, qui vise à réduire les émissions de gaz à effet de serre ?
A. L. : Il en existe beaucoup. Par exemple un bâtiment bien isolé contribue à l’atténuation car il réduit les besoins de chauffage l’hiver, et il est également plus adapté aux fortes chaleurs l’été. La mise en place de circuits logistiques plus courts permet de réduire les distances parcourues, donc la consommation de carburants, mais aussi les risques d’interruption en cas d’événement climatique extrême. Ceci dit, le modèle économique de l’atténuation est différent car la puissance publique peut prendre des décisions ayant un fort impact, comme la tarification carbone. Alors que le modèle de l’adaptation suppose une approche plus territorialisée, avec une analyse coûts-bénéfices difficile à construire. D’où l’importance d’instaurer un signal-prix pour accélérer l’adaptation des entreprises.


